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Rousseau et la botanique

ROUSSEAU, DU SENTIMENT DE LA NATURE À LA BOTANIQUE

Ce que notre rapport à la nature doit à Rousseau :

Dans La Nouvelle Héloïse (1761), roman épistolaire qui connut un immense succès, Rousseau exprime son goût pour une nature sauvage où l’intervention de l’homme, dans l’aménagement des jardins, se ferait à peine sentir. Dans un long passage décrivant un jardin idéal, Il exprime son profond rejet de la symétrie qu’on trouvait notamment dans les jardins réalisés par André le Nôtre pour le roi de France, à Versailles, aux Tuileries et pour la haute noblesse à Vaux-le-Vicomte ou encore, dans l’Oise, à Chantilly.

La nature devient le reflet des sentiments intérieurs et en cela Rousseau annonce déjà l’esprit qui caractérisera le romantisme.

Rousseau prend ses distances et exprime sa méfiance vis-à-vis du nouveau style des jardins anglais qu’il a pu visiter pendant son séjour de 1766-1767, en reprochant à certains trop d’artifice en raison de la multiplication de constructions, ou fabriques, de style et d’époque trop différents, ce qui retire tout aspect naturel à l’ensemble.

L’intérêt de Rousseau pour la botanique est né à partir de 1762-1763 pendant sa fuite liée à la condamnation de ses deux livres, L’Emile et Le Contrat social. Rousseau va se souvenir de Mme de Warens qui avait tenté de l’initier au sujet dans sa jeunesse. Cependant, Mme de Warens, comme le raconte Rousseau dans Les Confessions, était plus adepte de la médecine par les plantes qu’herboriste au sens scientifique dans lequel Rousseau s’engagera.

Il se passionne notamment pour le tout nouveau système de classement des espèces végétales mis en œuvre par Linné (1707-1778), célèbre naturaliste suédois.

Soucieux de rendre accessible au plus grand nombre des connaissances jusque-là réservées à la pharmacopée et à un petit cercle d’initié, Rousseau écrira les Lettres sur la botanique comme un livre d’éducation, facile d’accès pour la fille d’une de ses amies. Il ira même jusqu’à mettre au point un système de codage permettant de disposer d’un véritable dictionnaire portatif des plantes afin de pouvoir aisément les identifier au cours d’une promenade.

Dans le même esprit, ses Fragments pour un dictionnaire des termes d’usage en botanique avaient pour vocation, dans l’esprit encyclopédique de l’Europe des Lumières, de diffuser le savoir au plus grand nombre. Cet esprit pédagogique et didactique se retrouve dans les herbiers qu’il constituera parfois même dans le souci de les vendre pour s’assurer un revenu complémentaire.

Les rêveries du promeneur solitaire inaugure un genre nouveau proche de l’autobiographie et consacrant le rapport entre la marche, la méditation et l’observation de la nature.

En s’intéressant aux plantes et végétaux les plus ordinaires et les plus humbles, Rousseau a devancé de quelques siècles les préoccupations de notre société contemporaine dans ses rapports à la nature et à l’environnement, envers certaines espèces locales considérées à tort comme des mauvaises herbes. D’une certaine manière, on peut presque dire que par ses écrits, ses herbiers et sa curiosité sans fin, Rousseau a été le précurseur des idées de Gilles Clément avec son Jardin planétaire.

Il a dit :

« Vous ne voyez rien d’aligné, rien de nivelé ; jamais un cordeau n’entra dans ce lieu ; la nature ne plante rien au cordeau …Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu’il suffit de mettre en terre, et qui viennent ensuite d’elles-mêmes. D’ailleurs la nature semble dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils semblent trop peu sensibles, et qu’ils défigurent quand ils sont à leur portée ; elle fuit les lieux fréquentés ; c’est au sommet des montagnes, au fond des forêts, dans les îles désertes qu’elle étale ses charmes les plus touchants.» La Nouvelle Héloïse, 4e partie, livre XI.

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« Arrêtez-vous dans une prairie émaillée à examiner successivement les fleurs dont elle brille, ceux qui vous verront faire, vous prenant pour un frater, vous demanderont des herbes pour guérir la rogne des enfants, la gale des hommes ou la morve des chevaux. Ce dégoûtant préjugé est détruit en partie dans les autres pays et surtout en Angleterre grâce à Linnæus qui a un peu tiré la botanique des écoles de la pharmacie pour la rendre à l’histoire naturelle et aux usages économiques, mais en France où cette étude a moins pénétré chez les gens du monde, on est resté sur ce point tellement barbare qu’un bel esprit de Paris voyant à Londres tel jardin de curieux plein d’arbres et de plantes rares s’écria pour tout éloge : Voilà un fort beau jardin d’apothicaire ! A ce compte le premier apothicaire fut Adam ». Les rêveries d’un promeneur solitaire (1782 – 1ère édition) – VIIème promenade.

« Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte, elle était assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la pervenche encore en fleur. Je n’avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d’oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aie revu de la pervenche, ou que j’y aie fait attention. En 1764 étant à Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons je pousse un cri de joie: ah voilà de la pervenche; et c’en étoit en effet. Du Peyrou s’aperçut du transport, mais il en ignorait la cause; il l’apprendra, je l’espère lorsqu’un jour il lira ceci ». Les Confessions, livre 6. 1764-1766.

Celle que Rousseau appelle « Maman » était Mme de Warens qui fut sa bienfaitrice et dont il sera également l’amant. C’est au cours de son séjour chez elle (1736-1740), aux Charmettes, près de Chambéry, que Rousseau sera initié pour la première fois à la botanique.